Cadavre exquis : Episode 1

Que se serait-il passé si André Breton avait rencontre Guy de Maupassant? Sans doute les deux hommes auraient-ils joué ensemble à écrire un cadavre exquis sous forme de roman-feuilleton… c’est ce qu’il m’amuse de penser. Un épisode chaque semaine et chaque semaine une nouvelle plume. Si vous vous sentez l’âme d’un Alexandre Dumas, ou simplement si le projet vous plait, n’hésitez pas à participer en vous manifestant auprès du journal (cpes.journal@gmail.com). Bonne lecture !

(S)ombre

La nuit s’étend à perte de vue. Le paysage baigne dans l’ombre. Les parcelles de vignes disparaissent dans les ténèbres moites de cette nuit d’été. Seuls les croassements venus du marais passent au travers de la chaleur épaisse accompagnent le chant des cigales et le bourdonnement électrique des moustiques. Le silence est assourdissant.

Bientôt, la nuit lèverait son voile et la fraicheur du matin envelopperait les premiers vendangeurs avant que le soleil ne les assomme vers midi. Les règes s’animeraient alors de rires et de lancers de grappes arrachées par erreurs. On entendrait les cris du chef et le bruit des feuilles que l’on arrache pour que le merlot mûrisse mieux. Ce sera une belle année pour le château.

Pour l’instant, les vendangeurs dorment encore. Tous, sauf une. Engluée dans la moiteur nocturne de ses draps, elle fixe le plafond. La chambre est petite, étroite et tout en longueur. Son petit couloir aux murs tapissés de vert et de photos est un refuge de ténèbres. Les lampadaires depuis la rue projettent une ombre inquiétante sur les grands rideaux et la lumière électrique s’évanouit dans la nuit de la pièce. Le chandelier se laisse à peine deviner, tout comme les fissures au plafond. La nuit lisse tout et transforme le petit couloir en boite à chaussures. Les draps se font alors papier de soie et on aurait presque pu sentir l’odeur de cuir neuf, si celle de la citronnelle n’avait pas été si forte.

Couchée sur le dos, elle est immobile. A chaque mouvement, ses muscles endoloris lui rappellent qu’il faudra bientôt retourner dans les règes et le drap contre sa peau réveille les brulures du soleil. Elle fixe le couvercle de la boite à chaussures et imagine qu’il s’ouvre sur autre chose que sur cette nuit d’insomnie. Mais, non il ne fait que se rapprocher d’elle, elle étouffe. On entend d’ici la grande horloge de la salle à manger sonner le coup de deux heures. Voilà un nouvel instrument pour l’orchestre de cette nuit sans fin.

Seulement quelque chose vient troubler la partition. Elle fixe le plafond qui va bientôt l’écraser quand soudain la boîte s’ouvre, la torture s’arrête et l’esprit se concentre sur autre chose. Une légère brise caresse les rideaux qui ondulent de soulagement alors que l’aube vient chasser l’étouffante chaleur. A sa suite, toujours la même musique, celle de pas légers et gais qui frappent le bitume brulant de la rue déserte, comme des grelots.

L’aube et ses grelots invitent un nouveau mouvement dans le concerto de son insomnie, celui du mystère. C’est la même musique depuis plusieurs nuits et toujours la même question dans son esprit : qui grelotte ? La rue se fait l’écho de ces mystérieux pas et cette question résonne dans sa tête. Elle entrevoit un chat qui se baladerait sur les toits avec un collier musical. Elle imagine un cheval échappé d’une écurie voisine, qui frapperait le sol de ses sabots fraichement ferrés et viendrait mordre la fraicheur retrouvée. Elle dessine dans son esprit une parade d’êtres fantastiques, de djinns, d’elfes, de génies qui accompliraient leur pèlerinage quotidien pour fêter le retour du jour et la fin de la nuit.

Elle est sortie de la chambre et se tient sur le balcon. Ses yeux s’habituent rapidement à la lumière électrique. Les croassements et la vibration des moustiques guident à nouveau l’orchestre, jusqu’à ce que ce que son cœur fasse une fausse note. Il est désormais soliste sur la scène nocturne et s’emballe, virtuose.

Dans la rue, une silhouette sort de l’ombre. Ils se regardent.

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Je t’attends.

Par Nina Charles.

1 commentaire pour “Cadavre exquis : Episode 1”

  1. C’est transportant ! J’ai très hâte de lire la suite de ce beau projet d’écriture. Bravo à tous ceux qui y participent et y participeront !

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